Il est certaines antiennes comme Les livres se meurent, la jeunesse se perd, les écrans ont assassiné le savoir qui, répétition oblige, finissent par être frappées du sceau de la vérité. Et quiconque ose nuancer ce dogme se voit aussitôt affublé de l’étiquette peu reluisante de fieffé démagogue ou d’agent de la décadence.
Qu’on ne s’y trompe pas : on peut légitimement déplorer la relégation du livre physique aux oubliettes. Pour certains, et j’en suis, rien ne remplace le plaisir charnel de tenir un ouvrage, d’en sentir le grain sous les doigts, d’en feuilleter les pages avec ce froissement irremplaçable. Le livre papier offre une incarnation matérielle de la pensée, une présence tangible qui arrache la connaissance aux abstractions du virtuel pour la transmettre, en quelque sorte, par le toucher.
Mais le livre n’a jamais été le Saint-Sacrement de la pensée. C’est un véhicule. S’imaginer qu’avaler trois cents pages de sornettes imprimées confère une quelconque supériorité intellectuelle sur l’étude exigeante d’un sujet sur écran tient de l’absurde. Il existe des bibliothèques entières de sottises reliées et des écrans offrant des contenus d’une profondeur abyssale.
Ce qui fait l’homme cultivé,
ce n’est pas le support qu’il caresse,
c’est ce qu’il cherche.
La tragédie moderne ne réside donc pas dans le recul du livre, mais dans l’usage intellectuellement déplorable que notre époque fait des nouveaux vecteurs du savoir. Le problème n’est pas que l’écran se substitue au papier, c’est le néant que nous y traquons.
Songeons aux Grecs. Ils ne possédaient ni moteurs de recherche, ni bases de données, ni numérisation, ni même l’imprimerie. Leur culture s’arrachait à la force de la mémoire et du verbe. Et pourtant, cette civilisation où le savoir circulait encore largement par le verbe et l’écoute sut concevoir l’idée même d’aristocratie, au sens noble et étymologique du terme : le gouvernement des meilleurs, des plus aptes au service du bien commun.
Qu’observons-nous au XXIe siècle ? Jamais une part aussi vertigineuse de la mémoire humaine n’avait été placée à portée de clic ; il nous est donné de pouvoir vérifier en quelques secondes les mensonges, les votes, les condamnations et l’inculture crasse de n’importe quel ambitieux en campagne.
Nous avons sous les yeux tout le matériel nécessaire pour reconnaître la compétence et démasquer les cuistres. Mieux encore : avec l’intelligence artificielle, chaque citoyen possède désormais un précepteur virtuel particulier, un érudit infatigable capable de disséquer les mécanismes de la création monétaire, les guerres du Péloponnèse, la thermodynamique ou le droit constitutionnel.
Mais les enfants du siècle numérique préfèrent scroller, s’abîmer dans la contemplation hébétée de saynètes savamment calibrées pour ne solliciter ni mémoire, ni raisonnement, tout en gonflant l’escarcelle de concepteurs habiles à convertir méthodiquement le fameux « temps de cerveau disponible » en espèces sonnantes et trébuchantes. Tandis que Socrate aurait vendu son unique paire de sandales pour disposer des outils de connaissance que le quidam contemporain a sous la main, l’exploit collectif du peuple consiste à élire avec régularité les pitres les plus vains, les malfaisants les plus bavards, les bateleurs de foire les plus insipides.
L’inculture politique pouvait jadis
être évoquée, invoquée, plaidée.
Dès lors qu’elle procède d’un choix, elle perd le bénéfice des circonstances atténuantes et jusqu’au droit de se draper des oripeaux de l’excuse : la voici devenue condamnable.
La conclusion est amère : autrefois, il fallait tromper un peuple démuni de sources pour le soumettre ; aujourd’hui, il suffit d’amuser un cheptel rassasié d’informations qui refuse de penser et se complaît dans une ignorance choisie, confortable et rechargeable par USB-C.
C’est l’ultime signature de la décadence : une civilisation qui s’est vu offrir les clés de toute la connaissance du monde et qui a préféré les troquer contre le privilège d’assister, anesthésiée, à la foire aux vanités.





Votre constat est sans appel. Reste à déterminer à qui profite le crime. Mais n'idéalisons pas non plus les temps passés. J'ai connu la vie sans l'internet. La plupart des gens de mon entourage ne lisaient pas le Quid, il se fichaient royalement de savoir qui était le premier ministre italien ou le nombre de planètes qui tournent autour du soleil. Il n'y avait pas Facebook mais la télé remplissait très bien son rôle.
Ce qu'on peut regretter c'est le gâchis de la situation en effet. Tant de savoirs qui pourrait changer tant de choses si c'était mis en pratique. Mais au-delà de l'internet, c'est la civilisation qui est comme vous le dites décadente : fut un temps où quelqu'un avec un peu de culture était respecté, même s'il était pauvre, l'entourage écoutait son avis à défaut de le suivre. Désormais, plus on est crétin et plus on est adapté à la réussite. La conséquence de notre civilisation du tout-process.
Il faut suivre le fil rouge et non plus le lapin blanc. Et c'est plus simple d'obéir comme il faut en ignorant qu'il est possible de suivre une autre voie. Le confort intellectuel est d'une utilité cruciale dans le monde économique. Plus besoin de censurer quand la pensée devient inutile...