Le Vert-Galant et le Tambour-Major
Face aux rodomontades martiales et au vertige fiscal actuel, que reste-t-il du modèle d’Henri IV ? Retour sur les leçons oubliées d'un État juste, pacificateur et protecteur.
Si dans une première partie de son règne Henri IV fut par nécessité un homme de guerre, il s’attela, après la signature de l’Édit de Nantes et le traité de Vervins (mettant fin à la guerre franco-espagnole en 1598) à réduire les dépenses militaires pour soulager le peuple (« la poule au pot ») et confia à Sully la réorganisation des finances.
À tel point que face aux diplomates de puissances ultra-militarisées (comme l’Empire ottoman ou l’Espagne), qui s’étonnaient du faible nombre de troupes régulières visibles à la Cour ou à Paris, le roi rappelait que sa légitimité et sa sécurité reposaient désormais sur l’amour de ses sujets et l’équité des lois, plutôt que sur une armée de métier oppressive.
Dans son Histoire du roy Henry le Grand, ouvrage paru en 1661 et composé à l’intention du jeune Louis XIV dont il fut le précepteur, Hardouin de Péréfixe de Beaumont rappelle combien Henri IV fut alors, par inclination, un homme de cabinet et un grand politique, et insiste en ces termes sur les obligations d’un monarque :
« Le vrai devoir d’un souverain consiste principalement à protéger ses sujets. Il faut qu’il les défende contre les étrangers, et qu’il réprime les factions et les attentats des rebelles. C’est pour cela qu’il a le pouvoir des armes entre les mains, et qu’il lui est avantageux d’entendre parfaitement la guerre. Mais elle ne fait qu’une partie de ses fonctions ; et même l’on peut dire avec vérité, qu’elle n’est pas la plus nécessaire, ni la plus satisfaisante.
« Car outre qu’elle se peut faire par des lieutenants, qui doute que le prince le plus heureux ne soit celui qui met ses affaires en tel état qu’il n’a besoin de tirer l’épée, mais est assez puissant pour rendre la justice, pour punir les méchants, et pour honorer et élever les gens de bien ; qui sait distribuer les grâces et les récompenses, entretenir le bon ordre et les lois, et maintenir ses provinces dans la tranquillité ; qui a soin de s’informer souvent et soigneusement de ce qui s’y passe, de soutenir sa réputation et sa grandeur par sa bonne conduite, de se faire redouter par ses ennemis, et estimer par ses alliés ;
« Qui s’accoutume à présider dans son Conseil en souverain, à écouter les ambassadeurs et leur répondre, à et à démêler les grandes affaires par traités et négociations ; qui veille incessamment pour prévenir le mal, et mettre les méchants et les ennemis dans l’impuissance de nuire, pour rendre l’État riche, florissant, et abondant par le moyen du commerce, par la culture des sciences et des beaux-arts, pour y faire venir l’opulence de tous les endroits de la Terre, et surtout pour y procurer la gloire et le service de Dieu ; en sorte que ce soit comme un Paradis de délices et un séjour de félicité.
« Ce sont, à mon avis, les emplois dignes d’un puissant roi, d’un roi sage et chrétien ; qui étant le Pasteur de ses peuples (c’est ainsi qu’Homère appelle souvent le grand roi Agamemnon) ne doit pas seulement savoir chasser les loups, j’entends faire la guerre, mais plus encore savoir conduire son troupeau, le préserver de toutes maladies, l’engraisser et le faire multiplier. »
Henri IV avait commencé son règne l’épée à la main ; il eut du moins cette grandeur, sitôt la paix rendue possible, de la remettre au fourreau.
Il savait qu’un roi n’est pas un adjudant galonné chargé d’entretenir le peuple
dans la peur, mais un père politique, un gardien du foyer commun,
un pasteur, pour reprendre le beau mot de Péréfixe.
La guerre lui avait été imposée par le malheur des temps ; la paix fut son œuvre, son inclination, sa respiration. Il voulut des labours, des marmites pleines, des finances redressées, des provinces tranquilles, des sujets moins tondus. Bref, il voulut gouverner.
Quatre siècles plus tard, nous avons le contraire exact : non plus le roi pacificateur, mais le président tambour-major ; non plus la poule au pot, mais la dette au berceau ; non plus Sully comptant les écus pour ménager le contribuable, mais la grande kermesse budgétaire où l’argent public s’évapore en fumées diplomatiques, en postures de sommet, en rodomontades martiales.
Henri IV avait fait la guerre par nécessité et cherché la paix par sagesse ;
notre César de plateau télé fait profession d’agiter la guerre
comme un accessoire de communication.
Et pendant que l’on joue au stratège planétaire sous les ors de la République, que devient le peuple ? Il attend. Il paye. Il encaisse. Il baisse les yeux devant la facture, devant l’insécurité, devant l’humiliation quotidienne de l’honnête homme sommé d’être docile.
Car l’État qui se veut terrible avec le contribuable, sourcilleux avec le propriétaire, impitoyable avec le citoyen ordinaire, devient soudain d’une mansuétude évangélique lorsqu’il rencontre les loups. Ceux que Péréfixe nommait les méchants et les ennemis du pays ne sont plus chassés : ils sont expliqués, excusés, relâchés, parfois même plaints. On réserve la férule aux paisibles, et la psychologie aux prédateurs.
Henri IV voulait se faire aimer de ses sujets par l’équité des lois. La République actuelle, elle, semble préférer se faire craindre par règlements, injonctions, contrôles, sermons, menaces et prélèvements. Elle parle de protection tout en abandonnant ; de justice tout en décourageant les justes ; de grandeur tout en ruinant les foyers. Le Béarnais rêvait d’un royaume florissant. Nos gouvernants fabriquent un pays las, surveillé, endetté, sermonné.
Entre le pasteur et le bateleur, le choix de civilisation est entier.




